Pouvons-nous éviter une autre crise financière ?

, par  Edgard

La dette publique et les politiques d’austérité qui en découlent sont des préoccupations qui agitent régulièrement nos médias. Etonnamment, la dette privée, celle des entreprises et des ménages, ne semble pas provoquer les mêmes inquiétudes, alors qu’elle a atteint des sommets démesurés dans la grande majorité des pays du monde.
Pour bien comprendre l’importance de cette dette privée et son impact sur le futur de nos sociétés, le dernier livre de Steve Keen intitulé : « Pouvons-nous éviter une autre crise financière ? est assurément un incontournable.
Disons-le d’emblée, à la question posée par le titre de son ouvrage, Steve Keen n’hésite pas à y répondre par la négative.

L’auteur, économiste et professeur à l’Université de Kingston de Londres, était de ceux qui avait prédit la crise financière de 2008 et avait par la même occasion pu démontrer combien les théories néo-classiques qui font autorité encore aujourd’hui, étaient fondées sur des idées fausses et étaient incapables de prévenir les crises passées et à venir. Il s’opposait ainsi fermement aux défenseurs des modèles macroéconomiques qui considéraient les comportements collectifs comme de simples agrandissements des comportements individuels.
La théorie de Steve Keen s’appuyait sur l’hypothèse « (…) qu’une trop grande dette par rapport au PIB peut provoquer une déflation (baisse générale des prix) et une dépression (baisse de l’activité économique). Dans ce cas, selon lui, le résultat est une chute des prix alors que la dette reste en constante augmentation. De plus, la poursuite d’une politique de tentative de désendettement entraîne inévitablement une augmentation du taux de déflation, de sorte que la dette et la déflation interagissent entre elles en créant une spirale de déflation par la dette. Le résultat en est une dépression. »

Mais, au-delà de cette prédiction, le grand intérêt de cet ouvrage réside dans sa deuxième partie où l’auteur expose son idée forte, à savoir que la dette privée joue un rôle central non seulement dans la dynamique économique capitaliste de nos sociétés, mais aussi dans le déclenchement des crises. D’un côté, la dette est indispensable à l’investissement, et donc à l’accroissement du PIB, de l’autre, un excès d’endettement privé, s’il dépasse un certain seuil, provoque inéluctablement la dégringolade des prix du marché et un marasme économique durable.

Dans l’exemple de la crise américaine que Steve Keen présente pour illustrer son propos, il rappelle que le crédit avait représenté en moyenne moins de 6% du PIB des Etats-Unis entre 1945 et 1970, mais 14% entre 2006 et 2008 pour ensuite tomber à un niveau plancher de -5% du PIB. Quant à l’endettement privé, il s’était considérablement accru depuis la fin de la guerre, passant d’à peine 37% du PIB en 1945 à 165% en 2008. Immanquablement, le rythme de croissance du PIB américain allait se mettre à ralentir, et cela seul suffirait à faire chuter la demande totale. La croissance initialement dopée par le crédit s’est en effet effondrée, provoquant une explosion du chômage et une chute brutale des prix des actifs financiers.
L’endettement privé n’a reculé que de 21% depuis le sommet de 170% du PIB atteint début 2009, mais se situe néanmoins encore au seuil critique de 150% actuellement.

Autre exemple interpelant, celui du Japon qui a connu la même trajectoire avec une bulle spéculative débouchant sur une profonde crise financière. Et de fait, après le crash de 1990, la dette privée japonaise s’est stabilisée à un niveau qui restait particulièrement élevé, soit 208% du PIB, tandis que la demande nourrie par le crédit s’était tarie. L’économie japonaise a alors cessé de croître en même temps que le crédit qui s’est effondré, et le rapport dette privée/PIB a alors atteint un sommet vertigineux à 221% ( !). Le Japon a ainsi été le premier pays à devenir ce que l’auteur appelle un « zombie de la dette », celle-ci restant bloquée depuis une décennie aux environs de 170% du PIB.

Pour Steve Keen, un certain nombre de pays vont inéluctablement suivre le Japon dans le club des zombies de la dette. Il cite le Danemark, l’Espagne, l’Irlande, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, le Portugal et le Royaume-Uni, mais aussi les Etats-Unis, Hong Kong et la Chine, voire dans un avenir proche l’Australie, la Belgique, le Canada, la Corée du sud, la Norvège et la Suède, tous ces pays connaissant un endettement privé considérable et un crédit en régression.

Alors que le ralentissement économique avait été provoqué par la dette privée et l’effondrement du crédit suivant la démonstration très convaincante de Steve Keen, celui-ci constate néanmoins que dans tous les pays précités, la rhétorique politique a cherché à incriminer un autre coupable, à savoir : l’explosion des dépenses publiques. Or, comme il le souligne bien : « (…) c’est la stimulation de la demande par le crédit qui en est la véritable cause. Et, dans un monde où la dette implique le paiement d’intérêts, il vient toujours un moment où le service de la dette totale dépasse le revenu disponible pour s’en acquitter… »

Le constat final de Steve Keen tombe comme un couperet quand il affirme « (…) que nous ne pourrons pas échapper aux crises financières qui frapperont les futurs zombies de la dette, parce que les prérequis économiques - une dette privée excessive et une dépendance trop forte au crédit - sont déjà là. »
Keen ajoute aussi qu’il n’y a pas de vraie volonté dans les politiques économiques de se remettre fondamentalement en question. Mais, est-ce véritablement envisageable alors que sa propre réflexion reste profondément ancrée dans le cadre de référence de l’économie de marché de type capitaliste qui montre chaque jour son incapacité structurelle à sortir d’une logique de croissance continue du PIB nécessaire à sa survie ?

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