Démocratie antique et démocratie moderne de Moses I. Finley

, par  Edgard

« Quand un homme sans fortune peut rendre quelque service à l’Etat,
l’obscurité de sa condition ne constitue pas pour lui un obstacle »
Thucydide

Le titre de ce livre a d’emblée attiré mon attention, et cela même si le texte en 4e de couverture était loin d’être clair quant à son contenu. Heureusement, mon intérêt a été très vite relancé quand j’ai appris que l’auteur, victime du maccarthysme, avait dû quitter les Etats-Unis pour émigrer en Angleterre où il avait pu reprendre son enseignement de l’histoire de l’antiquité grecque à l’Université de Cambridge.

J’ai pris un réel plaisir à lire ce petit poche car il me faisait revivre tout ce qui m’avait séduit lors de mes premières lectures-découvertes des origines de la démocratie dans la Grèce du Ve au IIIe siècle avant notre ère *.

Cet ouvrage reprend trois conférences que l’auteur a données dans son ancienne université américaine. Mais attention, tout n’est pas à prendre dans ce livre, et en particulier la longue présentation signée Pierre Vidal-Naquet qui est pour moi sans grand intérêt. J’ajouterais aussi deux petites mises en garde : le style un peu « old fashion » qui peut surprendre et la traduction française qui laisse fort à désirer.
Mais, passé ces réserves, ça reste une belle occasion de (re)visiter les fondements anciens de la démocratie avec l’auteur qui agrémente son exposé de quelques anecdotes, intrigues et faits historiques plein d’à propos.

En parcourant la 1re et la 2e conférences en particulier, on ne peut qu’apprécier le parallèle qui est fait entre la démocratie athénienne où la souveraineté du peuple n’était pas un vain mot, et nos démocraties contemporaines qui connaissent de plus en plus de difficultés à conserver la confiance et l’adhésion de ceux qu’elles sont censées représenter.

La 1re conférence (Dirigeants et dirigés) nous rappelle la volonté clairement affichée par les citoyens grecs de ne plus être dirigés par des oligarques ou des autocrates. Ils avaient ainsi mis en place un gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple » qui avait eu entre autres l’avantage d’induire un grand activisme des citoyens pour les affaires de la Cité.
Les philosophes de l’époque n’avaient cependant pas hésité à souligner avec une certaine suffisance que la démocratie était dans les faits un gouvernement « des pauvres, par les pauvres et pour les pauvres », étant entendu que la grande majorité des citoyens grecs étaient effectivement pauvres. Mais, si ces philosophes étaient restés très critiques à l’égard de la démocratie, l’auteur nous rappelle très opportunément que c’était sous cette dernière que la Grèce a connu une période de prospérité, de puissance, de stabilité, de paix intérieure et de richesse culturelle comme jamais elle n’avait connu ni ne connaîtra plus dans son histoire. Il aura fallu l’invasion des armées macédoniennes conjuguée à la mésentente entre les cités grecques pour mettre fin brutalement à ce nouveau mode de gouvernement.

Par ailleurs, l’auteur n’hésite pas à nous remettre en mémoire combien les pères fondateurs des démocraties modernes, qu’elles soient américaine ou française n’avaient jamais eu la volonté d’instaurer des démocraties à l’image de celles qui avaient eu court durant l’antiquité grecque.

La 2e conférence (La démocratie, le consensus et l’intérêt national) est moins parlante sur la comparaison entre les démocraties antique et moderne. Elle aborde pour l’essentiel la question de ce qu’on appelle « la Raison d’Etat » et énumère une série de considérations pas toujours claires sur la recherche du consensus des gouvernements actuels guidés par une volonté de concilier à tout prix les extrêmes. Ce qui aurait eu pour conséquence fâcheuse selon l’auteur, qu’ils n’ont pu prévenir l’apathie toujours grandissante des populations pour la chose publique.

La 3e conférence (Socrate et après Socrate), avec comme fil rouge le procès de Socrate, nous éclaire sur un ensemble de particularités de la vie des athéniens de l’antiquité. L’auteur nous montre par exemple combien le fait religieux fédérait les citoyens et renforçait leur sentiment d’appartenance communautaire. Il dépeint aussi à grands traits la manière dont les tribunaux fonctionnaient et comment les décisions y étaient prises collégialement par des citoyens tirés au sort. Il n’oublie pas non plus de nous parler de l’enseignement et de la philosophie qui avait fortement évoluée vers une approche plus rationaliste, et termine son propos sur la façon dont les grecs concevaient la liberté de parole, entre autres par le truchement de l’art dramatique très appréciée par l’ensemble de la population.

Par son regard moins académique et plus personnel sur ces deux modèles de démocraties, l’auteur a réussi à me faire partager son admiration pour la démocratie de la Grèce antique qui s’est maintenu près de deux siècles avec le soutien de la grande majorité de la population, et cela malgré les nombreux conflits qui ont secoué le bassin méditerranéen à cette époque.

Petit ouvrage à lire donc, et que je recommande tout particulièrement à ceux qui n’ont pas encore eu le plaisir de découvrir plus en détail la réalité de cette démocratie grec des temps anciens si riche d’enseignements qui nous seraient bien utile en ces temps tourmentés que connaissent nos prétendues démocraties contemporaines.

Edgard d’Adesky

(*) Je pense ici en particulier aux deux ouvrages, l’un de Mogens H. Hansen (La démocratie athénienne) et Francis Dupuis-Déri (Démocratie, histoire d’un mot) qui sont une belle référence en la matière et dont les résumés sont présentés dans la rubrique « Livres de référence » du présent site.