L’avenir est un présent de taille

“Que l’avenir ne soit plus ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire.”
Henri Bergson
“Si tu fais quelque chose pour moi, mais que tu le fais sans moi, tu le fais contre moi.”
Gandhi

Nous ne pouvons nier l’inquiétude générale. Le flou quant à l’avenir qui nous attend prend des allures de pessimisme. Le désarroi et le malaise confus règnent au sein de larges couches de la population. Cela est vrai ici, en Belgique, en Europe, et un peu partout dans le monde. Ces dernières années, nous avons vu que ce malaise peut se transformer très rapidement en colère. Manifestations, mouvements citoyens, critiques de toutes sortes se sont multipliés. Il reste cependant un sentiment d’impuissance dont la grande majorité de nos concitoyens ne parvient pas à s’extraire.

Il faut donc changer d’approche. Les bons apôtres de la classe politique n’apportent que des nouveaux slogans à des recettes qui ont fait leur temps. Changer d’approche, c’est adopter une démarche différente qui permette de sortir de ces schémas traditionnels épuisés, viciés et vecteurs d’une perte de sens. Aborder la situation actuelle avec une acuité nouvelle, c’est voir l’avenir comme un chantier et considérer que ce chantier, c’est à nous, les citoyens, de l’entreprendre. C’est à nous de lui donner un sens. Il y a trop longtemps que nous avons délégué la conduite de notre futur à des maîtres dont les intérêts ne convergent pas avec les nôtres. Ce chantier ne leur appartient pas. Il redevient le nôtre si nous parvenons à décortiquer les mécanismes à l’œuvre et à révéler ses fondations. Ces mécanismes qui entretiennent notre impuissance tout en préservant la puissance de ceux qui nous gouvernent, ne sont pas hors d’atteinte de notre compréhension.

Dans un premier temps, il nous faut nous informer, savoir que ces mécanismes existent. Ensuite, pouvoir faire des liens, comprendre les différentes imbrications et les enjeux qu’ils sous-tendent. Une fois les mécanismes bien compris, et seulement alors, nous pouvons nous rendre compte que le citoyen en nous peut prendre son avenir en main, établir les conditions d’une véritable démocratie garante de la participation du plus grand nombre dans la gestion des affaires publiques.

S’informer, comprendre, agir. Voilà le défi que nous lançons.

Si ce sentiment d’impuissance et de pessimisme s’est généralisé, c’est bien qu’au sein de ce que nous avons appelé nos « démocraties » il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Les gouvernements représentatifs n’ont de représentatifs que le nom. Aujourd’hui, les décideurs agissent en fonction d’intérêts qui ne sont pas ceux de leurs électeurs. Sans doute subissent-ils des pressions de toutes sortes (lobbys financiers, économiques, diplomatiques, ...), mais ils défendent avant tout leurs propres avantages et sont ainsi de plus en plus déconnectés de la population qu’ils sont censés servir. La dernière crise est à présent le prétexte à tout ce qui nous est imposé. Elle a accentué la vitesse à laquelle les mesures s’enchaînent, avec le sentiment irritant qu’elles ne représentent pas la solution attendue.

Le contexte actuel est inédit. Nous allons certes de crise en crise depuis plus de deux siècles. Ces crises multiples sont analysées de mille et une manières et prennent de nombreux prédicats, tous aussi vrais les uns que les autres (crise financière , crise économique, crise écologique, crise identitaire, crise civilisationnelle, etc.). Mais celle dont nous parlons est née au milieu des années 70. Par la suite, elle n’a fait que se transformer sans que nous ne prenions conscience que cette crise permanente est le moteur même du modèle actuel de la gestion libérale de nos sociétés qui ont limité de plus en plus les prérogatives de l’État.

Avec la chute du mur de Berlin, la civilisation dite « occidentale » est devenue LA civilisation mondiale. Le libre-échange et la concurrence ont investi les moindres recoins du globe et la loi du marché sans entrave est celle qui domine les rapports mondiaux. Le doux commerce, qui était censé apaiser les relations entre les individus aussi bien qu’entre les nations, a débouché sur la doctrine du libéralisme et son extension, le néolibéralisme qui s’est construit en opposition au concept de l’État-providence. Paix et prospérité étaient promises a qui se plierait aux lois de l’économie de marché globalisée. L’alternative communiste a disparu et a emporté avec elle la rivalité qu’elle entretenait avec le capitalisme et la surenchère morale qui l’accompagnait. Il fallait en effet montrer que du côté occidental, nous vivions mieux, plus librement, et que la consommation de masse offrait un confort incomparable et accessible à tous.

Le modèle néolibéral globalisé que nous connaissons aujourd’hui peut s’affranchir d’une telle légitimation. En effet, il ne semble plus y avoir aucune alternative. Les valeurs, au sens où elles permettent de définir une éthique de paix et de justice sociale, sont devenues dépendantes de celles qu’on retrouve dans le domaine de l’économie et qui ont pour noms : concurrence, croissance, productivité, consumérisme, individualisme.

Si nous nous penchons sur la concurrence portée au pinacle par le néolibéralisme actuel, nous voyons à quel point elle est devenue une valeur en soi. Elle a influencé jusqu’à nos modèles d’éducation.. Outre le fait que les systèmes éducatifs que nous connaissons ne font qu’entretenir et reproduire les inégalités sociales et économiques, la logique de la concurrence conduit très tôt les jeunes à concevoir le rapport à l’autre uniquement comme le lieu d’une compétition. L’entraide et le partage qui sont des expressions de la solidarité ne sont pas des valeurs de référence à l’heure actuelle.

Pourtant, hors de tout contrôle, la concurrence absolue n’est autre que la guerre de tous contre tous. C’est autant le cas dans les rapports interindividuels que dans les relations entre les États. Insinuée à tous les niveaux et dans tous les rapports humains, elle a petit à petit relégué à la marge toutes les autres valeurs morales qui permettraient un vivre ensemble apaisé et harmonieux.

Il en est de même pour la croissance économique. Pour ne pas sombrer dans le chaos tant annoncé par les porteurs d’apocalypse, la course à la croissance devrait être le seul moteur des activités humaines. Il faudrait à tout prix être compétitif pour produire et vendre toujours plus. Si, avant, les sacrifices avaient pour but d’apaiser les dieux, aujourd’hui il s’agit de "rassurer les marchés". De toute part on nous répète que pour enrayer la crise présente, il faut relancer la croissance. Et comment ? Par l’austérité !
Et pourtant, ce mythe de la croissance infinie doit être abandonné sans délai. Le mode de production actuel qui appelle à une consommation toujours plus importante, fondée sur une spirale de la dette en constante croissance, vise principalement à entretenir la machine financière qui conduit à une série d’impasses dont celle de l’écologie est la plus évidente et la plus menaçante. Pour la première fois de l’histoire de l’humanité, la production et la consommation sans frein érodent les ressources naturelles plus rapidement qu’elles ne peuvent se renouveler.

L’épuisement des ressources, mais aussi l’accumulation des déchets, la pollution de l’air, des eaux, des sols, nous met face au mur écologique et aux limites des capacités de notre environnement. Notre planète et ses ressources ne sont pas illimitées.

Face au constat de danger écologique, il y a deux possibilités. La première est de continuer à produire et à consommer toujours plus et alors entrer dans une concurrence sans fin. Ce qui aura pour effet de multiplier les conflits, les délocalisations et la spéculation, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît en termes d’inégalités croissantes.

La seconde est d’adapter et de modifier notre mode de consommation en soutenant, voire en intégrant les mouvements citoyens qui se sont déjà investis dans ce processus de changement. Car, quel sens y a-t-il à promouvoir une croissance illimitée ?

Le rôle des institutions publiques, comme des entreprises ou des banques, devrait avoir comme fonction première d’être socialement utiles, c’est-à-dire utiles à un intérêt partagé par le plus grand nombre. Or, c’est loin d’être le cas. La fameuse crise financière a mis en lumière la richesse énorme dont dispose une infime minorité de la population. Chaque année, nous constatons qu’elle ne fait qu’augmenter. Il y a surabondance de liquidités financières dans le monde.

Parallèlement à cela, l’immense majorité des populations s’est vue imposées des politiques d’austérité entraînant un appauvrissement et une exclusion sociale importantes. La répartition des richesses n’a jamais été aussi inégale. Si certains ont cru voir dans cette crise financière la fin d’un modèle économique, d’autres s’en réjouissent, et pour eux, tout va pour le mieux... Les tenants de cette richesse financière, dont le pendant réel est la pauvreté du monde du travail, ont désormais investi tous les domaines de pouvoir. Ils prennent dès lors la forme d’une véritable oligarchie, hétéroclite, plurielle et transnationale. Grands financiers et rentiers, PDG de multinationales, hommes politiques et des médias, constituent une nouvelle catégorie sociale, dominante à tous les niveaux, qui gère les affaires du monde dans la recherche d’un profit financier maximum quelque soit l’état de délabrement dans lequel les populations et la planète finissent par se retrouver.

Vouloir changer le système, frontalement, serait illusoire. Tout d’abord, il n’est pas un, mais est un ensemble de réseaux dont les intérêts parfois opposés, parfois concordants, établissent un maillage qui semble à première vue impénétrable. De plus, il n’est pas mis en place par un ennemi clairement identifié qui se trouverait en face de nous, qu’il suffirait alors de combattre, mais bien d’une co-construction permanente. Nous le produisons tous, à chaque instant, que ce soit dans nos manières de voter, de consommer, de travailler, de nous divertir, … et de voter.

Dès notre plus jeune âge, à l’école, en famille, au travers des médias, de la publicité, dans le monde du travail, avec nos voisins, … nous entretenons la machine infernale. Nous voyons et pensons le monde avant tout comme consommateur au lieu de le voir comme citoyen responsable.

C’est notre rapport au monde, à l’autre, mais aussi à nous-même qu’il s’agit de réinventer. Cela ne peut se faire d’un seul coup. Cela se travaille, cela se partage.

Face à cela, il y a en effet de quoi se sentir impuissant. Les interconnexions sont si nombreuses et si complexes qu’elles peuvent paraître impénétrables dans un premier temps. Pourtant, cette complexité, en partie voulue et entretenue par les tenants des différents pouvoirs (financier, économique, politique, juridique, médiatique,…) donne à croire que leur expertise les légitime dans leur position dominante. Cette distance entre le citoyen et l’oligarchie détentrice du pouvoir est créée, entretenue et accrue sans cesse, par toute une série de mécanismes sur lesquels nous n’avons apparemment que peu de prise. Peut-on dès lors encore parler de démocratie ? Les gouvernements dits représentatifs que nous connaissons ne peuvent être appelés démocratiques. Les évolutions récentes apportent un démenti à l’espoir que le lien représentatif allait avancer toujours vers plus d’identification entre gouvernés et gouvernants et vers un plus grand contrôle de ceux-ci par leurs électeurs.

Notre passivité est entretenue et tout un ensemble de mécanismes organisent notre impuissance. A quoi bon suivre aveuglément les gestionnaires et les professionnels de la politique ? Le moment n’est-il pas venu de devenir un véritable acteur de la chose publique, de redonner un sens au terme de « démocratie » ? On oublie trop souvent cette évidence que l’État c’est nous. Il est encore possible de participer à la gestion politique pour répondre aux enjeux actuels. Ces enjeux nous concernent tous et les seules interrogations qui vaillent sont celles de savoir s’ils sont justes et appropriés.

N’attendons pas un programme donné qu’il nous faudrait suivre en toute confiance. A quoi bon des propositions toutes faites élaborées par des gens auxquels nous ne pouvons nous identifier. Suffit-il d’élire à échéance régulière des mandataires politiques pour être réellement entendu ? Agissons dès lors pour insuffler, en chacun de nous, le sentiment que la puissance politique, au service de tous, existe encore. Elle est à conquérir, elle est l’affaire de tous, elle est à portée de main. Contribuons à établir les conditions, matérielles et sociales, certes, mais aussi et d’abord mentales et relationnelles, pour permettre le développement des tailleurs que nous sommes, des tailleurs d’un avenir non pas subi, mais choisi.

Cela implique une prise de position dans le champ des valeurs. Cela nous enjoint à donner la primauté à la coopération sur la concurrence, à la solidarité sur l’individualisme, à l’échange plutôt qu’à l’opposition, au respect de l’autre au lieu du rejet et du dénigrement, au bien-être qui soit partageable à la place du confort matériel égoïste.

A la question : « Mais quelle société proposez-vous ? ». Nous répondrons qu’une société n’a pas de modèle idéal de société. Une société se pense, s’expérimente et se fait par ceux qui la composent dans une constante recréation. Elle se construit sur un socle de valeurs communément partagées où la gestion publique aura à cœur de lutter contre les inégalités et pour le bien-être de tous.

Quelle société voulons-nous ? Quels modes de rapports sociaux, politiques et économiques privilégier ? Quel rôle donner à l’État ? Comment construire cette société ? Comment la faire vivre ?

Voilà autant de questions auxquelles il nous semble indispensable de réfléchir ensemble si nous voulons être à la fois créateurs et acteurs de ce monde avec pour ambition de le réenchanter.